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Exercice des mémoires possibles et littérature « à-présent » La transcription de l’histoire dans le roman contemporain

Published online by Cambridge University Press:  04 May 2017

Emmanuel Bouju*
Affiliation:
Groupe phi, CELAM, Université Rennes 2

Résumé

Cet article propose d’explorer les enjeux d’une écriture romanesque contemporaine définie comme douleur fantôme de l’histoire et exercice de ses mémoires possibles: deux séries complémentaires d’exemples – liées pour l’une à la réinvention d’une mémoire du bourreau par un narrateur « sosie » de l’historien (Manuel Vázquez Montalbán et Jonathan Littell), et pour l’autre à la saisie de l’historicité des temps présents sous l’angle conjoint de la mélancolie et de l’ironie (David Albahari, Aleksandar Hemon et Dubravka Ugrešić) – permettent d’éclairer l’ambition romanesque de transcription de l’histoire dans l’exercice « àprésent » (ou « au temps-maintenant », selon l’expression de Walter Benjamin) de ses mémoires possibles. En courant le risque d’une rivalité ou d’une confusion trompeuse entre les statuts du discours historiographique et du récit romanesque, et en s’exposant à la récusation par le lecteur de sa légitimité en la matière, le roman contemporain choisit de s’établir dans les plis du savoir historien et ainsi d’engager ses moyens propres dans l’entreprise d’une écriture en palimpseste du texte virtuel, ou idéal, de l’expérience historique.

Abstract

Abstract

Faire œuvre d’historien ne signifie pas savoir « comment les choses se sont réellement passées ». Cela signifie s’emparer d’un souvenir, tel qu’il surgit au moment du danger.

Walter Benjamin

This article sets out to investigate those aspects of the contemporary novel in which fiction writing delves into the ghost pains of history and experiments with its would-be memories. Two sets of complementary examples will allow us to shed light on this particular novelistic ambition, i.e.transcribing history into a “to-day” (or “now-time”, to use a phrase coined by Walter Benjamin) experimentation with its virtual memories. The first set of texts (by Manuel Vázquez Montalbán and Jonathan Littell) illustrates the reinvention of the executioner’s memory courtesy of a narrator passing himself for a double of the historian. The second series of novels (by David Albahari, Aleksandar Hemon and Dubravka Ugrešić) features several attempts to grasp the historical quality of present times at the articulation of melancholy and irony. Despite the dangers of falling into the traps of a misguided rivalry or a troubling confusion between historiographical discourse and fictional narrative, and thus risking the reader’s rejection for its perceived lack of legitimacy, contemporary fiction nonetheless sets its dwelling place in the folds of historical science while enlisting its own specific attributes in order to achieve a palimpsest-like writing of the virtual, or even the ideal text of historical experience.

Type
Historicité
Copyright
Copyright © Les Áditions de l’EHESS 2010

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References

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3 - Hartog, François, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Le Seuil, 2002 Google Scholar.

4 - Ginzburg, Carlo, Rapports de force. Histoire, rhétorique, preuve, Paris, Gallimard/Le Seuil, 2003, p. 95 Google Scholar.

5 - Nuançant la proposition de la mise en intrigue méta-historique selon White, Hayden, Metahistory: The historical imagination in XIXth century Europe, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1973 Google Scholar; et Id., The tropics of discourse, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1978, Linda Hutcheon trouvait déjà, dans A poetics of postmodernism: History, theory, fiction, New York/Londres, Routledge, 1988, à formuler cet héritage dans les termes de la « métafiction historiographique »: cette dernière mettrait l’accent sur la dimension inévitablement intertextuelle et métatextuelle de la production d’histoire, en interrogeant la position même du sujet qui la configure en fiction caractérisée, et en dévoilant le versant le plus ludique, le plus « suspensif » de cette « présence du passé » qui caractérise, selon elle, la postmodernité.

6 - Bouju, Emmanuel, La transcription de l’histoire. Essai sur le roman européen de la fin du vingtième siècle, Rennes, PUR, 2006 Google Scholar.

7 - Koselleck, Reinhart, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éd. de l’EHESS, 1990 Google Scholar; Id., L’expérience de l’histoire, Paris, Gallimard/Le Seuil, 1997.

8 - Hamel, Jean-François, Revenances de l’histoire. Répétition, narrativité, modernité, Paris, Éd. de Minuit, 2006 Google Scholar.

9 - J’utilise le terme de « transcription » en m’inspirant de son usage musicologique (opération de déplacement mélodique d’une architecture instrumentale à une autre), afin d’insister sur le fait que « l’inscription » de l’histoire en littérature n’est jamais simple «transposition» (déplacement degamme ou changementdetessiture) de l’expérience en texte.

10 - Ricœur, Paul, Temps et récit, t. III, Le temps raconté , Paris, Éd. du Seuil, 1985, p. 223-224 Google Scholar.

11 - Montalbán, Manuel Vázquez, Autobiografía del general Franco, Barcelone, Planeta, 1992 Google Scholar. Le titre de la traduction française me semble un peu trompeur au regard du dispositif romanesque: Moi Franco, Paris, Le Seuil, 2002. Pour une analyse plus détaillée du roman et des questions liées au modèle de l’autobiographie fictionnelle du personnage historique, voir le chapitre « La fiction de l’archive: ruse, risque et scandale » in E. Bouju, La transcription de l’histoire..., op. cit., p. 133-156.

12 - Merle, Robert, La mort est mon métier, Paris, Gallimard, 1951 Google Scholar.

13 - Ainsi peut-on remarquer, chez Merle, l’ambition extrême qui consiste à montrer « l’équipement psychique » du bourreau: ambition qui justifie pleinement la rigueur du dispositif (autobiographie sans cadre narratif, seulement mise à distance de l’auteur par le biais de la dédicace aux victimes); mais ambition qui est menacée par l’effet profond de sympathie (et de liaison narrative) du modèle autobiographique, ainsi que par tous les signes de confusion entre narrateur et auteur (notamment par la rupture de l’illusion immersive liée à l’insert de mots allemands dans le texte français).

14 - Contrepoint dont l’éditeur ne veut bien évidemment pas entendre parler – comme le confirme l’épilogue du roman, consacré au sort réservé au livre de Pombo –, mais que le lecteur du roman (que nous sommes) peut lire de son côté, puisque Vázquez Montalbán prend bien soin, quant à lui, de nous le confier.

15 - Traverso, Enzo, Le passé, mode d’emploi. Histoire, mémoire, politique, Paris, La Fabrique, 2005, p. 69 Google Scholar.

16 - W. Benjamin, « Sur le concept d’histoire », op. cit., p. 431 et 443.

17 - Littell, Jonathan, Les Bienveillantes, Paris, Gallimard, 2006 Google Scholar. Les premiers éléments de cette analyse ont été avancés dans Bouju, Emmanuel, «Un livre contre lui-même. Sur l’exercice de la lecture engagée », in Poulin, I. et Roger, J. (dir.), « Le lecteur engagé », n° spécial, Modernités, 26, 2007, p. 239-248 Google Scholar.

18 - Pour une analyse comparée de la réception en France des Bienveillantes, voir Solchany, Jean, « Les Bienveillantes ou l’histoire à l’épreuve de la fiction », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 54-3, 2007, p. 159-178 CrossRefGoogle Scholar. Pour une défense littéraire mesurée et rigoureuse du roman, voir Suleiman, Susan R., «When the perpetrator becomes a reliable witness of the Holocaust: On Jonathan Littell’s Les Bienveillantes », New German Critique, 106, 2009, p. 1-19 CrossRefGoogle Scholar.

19 - J. Littell, Les Bienveillantes, op. cit., p. 60: « ‘C’est ton Pylade ?’ m’envoya acerbement Brasillach en grec. ‘Précisément, rétorqua Thomas dans la même langue, modulée par son doux accent viennois. Et il est mon Oreste’ ».

20 - Ibid., p. 46-47: « Très bien... Herr Hauptsturmführer, demandai-je à Callsen, que désirez-vous que je fasse ? » – « Rendez compte au Brigadeführer de la situation et du problème du Kommandant » [...] «Vous direz au Brigadeführer Dr. Rasch que l’Obergruppenführer Jeckeln confirme les ordres de l’armée et prend l’Aktion sous son contrôle personnel. »

21 - Très éloignée de la finesse d’une réécriture mythologique à la Christa Wolf, Cassandre ou Médée. Voix, ou d’un démarquage distancié à la Daniel Mendelsohn, Les Disparus, – lui-même auteur d’une critique balancée des Bienveillantes dans la New York Review of Books de mars 2009.

22 - C’est le cas dès l’incipit: « ce n’est pas pour vous que j’écris » – donc je ne mens pas –, ou encore «je me mis à tout raconter à ma sœur, exactement comme je l’ai écrit ici » – donc je ne mens pas.

23 - J. Littell, Les Bienveillantes, op. cit., p. 11: « Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. On n’est pas votre frère, rétorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir. Et c’est bien vrai qu’il s’agit d’une sombre histoire, mais édifiante aussi, un véritable conte moral, je vous l’assure. Ça risque d’être un peu long, après tout il s’est passé beaucoup de choses, mais si ça se trouve vous n’êtes pas trop pressés, avec un peu de chance vous avez le temps. Et puis ça vous concerne: vous verrez bien que ça vous concerne. »

24 - Je reprends ici le titre d’un article de Josselin Bordat et Antoine Vitkine, « Un nazi bien trop subtil », paru dans Libération du 9 novembre 2006.

25 - J. Littell, Les Bienveillantes, op. cit., p. 26: « Encore une fois, soyons clairs: je ne cherche pas à dire que je ne suis pas coupable de tel ou tel fait. Je suis coupable, vous ne l’êtes pas, c’est bien. Mais vous devriez quand même pouvoir vous dire que ce que j’ai fait, vous l’auriez fait aussi. Avec peut-être moins de zèle, mais peut-être aussi avec moins de désespoir, en tout cas d’une façon ou d’une autre. [...] Vous avez peut-être eu plus de chance que moi, mais vous n’êtes pas meilleur. »

26 - Ainsi en est-il par exemple de la symptomatique déclaration de foi en « l’imaginaire » de l’érotisme et du « thanatisme »: « L’homme a pris les faits bruts et sans prolongements donnés à toute créature sexuée et en a bâti un imaginaire sans limites, trouble et profond, l’érotisme qui, plus que toute autre chose, le distingue des bêtes, et il en a fait de même avec l’idée de la mort, mais cet imaginaire-là n’a pas de nom, curieusement (on pourrait l’appeler thanatisme, peut-être): et ce sont ces imaginaires, ces jeux de hantises ressassés, et non pas la chose en elle-même, qui sont les moteurs effrénés de notre soif de vie, de savoir, d’écartèlement de soi. Je tenais toujours entre mes mains L’éducation sentimentale, posée sur mes jambes presque au contact de mon sexe, oubliée » (Ibid., p. 810).

27 - Ibid., p. 27: « Le vrai danger pour l’homme, c’est moi, c’est vous. »

28 - Barthes, Roland, « Le refus d’hériter », Œuvres complètes, Paris, Le Seuil, 2002, t. V, p. 603 Google Scholar.

29 - Ce travail – ébauché au Collège international de philosophie (séminaire de Philippe Mesnard, mars 2009) puis exposé sous une forme réduite dans le cadre du colloque de Paris 4 intitulé «La Nation comme Roman» (Danielle Perrot-Corpet et Lise Gauvin, juin 2009) – pourrait être mené également sur plusieurs autres écrivains très intéressants, comme Vladimir Tasic´, Cadeau d’adieu et Pluie et papier; Miljenko Jergovic´, Le jardinier de Sarajevo et Le palais en noyer; Svetislav Basara, Guide de Mongolie, Le miroir fêlé et Perdu dans un supermarché; Sasˇa Stanisˇic´, Le soldat et le gramophone; Boris Pahor, etc. Citons également: Ugrešič, Dubravka, Le musée des redditions sans conditions, Paris, Fayard, [1996] 2004 Google Scholar; Albahari, David, L’appât, Paris, Gallimard, [1996] 1999 Google Scholar; Hemon, Aleksandar, L’espoir est une chose ridicule, Paris, UGF, [2002] 2002 Google Scholar.

30 - Albahari, David, L’homme de neige, Paris, Gallimard, [1995] 2004 Google Scholar.

31 - Ugrešič, Dubravka, Le ministère de la douleur, Paris, Albin Michel, [2004] 2008 Google Scholar.

32 - Hemon, Aleksandar, De l’esprit chez les abrutis, Paris, UGF, [2000] 2006 Google Scholar.

33 - Car si le nom de Hemon apparaît directement (mais aussi ironiquement) comme étant celui du narrateur dans la généalogie mythico-historique que constitue « Échange de propos plaisants » (« Il commença par les Hemon de l’Illiade, leurs hauts faits et leur participation à l’incendie de Troie », A. Hemon, De l’esprit chez les abrutis, op. cit., p. 123), il surgit seulement, dans les nouvelles de forme autobiographique comme « Sorge et son réseau d’espions », en contrepoint plus ou moins cocasse du récit (« Herr Alexander Hemon, un chercheur attaché aux archives du ministère des Affaires étrangères allemand, affirme que le docteur Richard Sorge... », ibid., p. 83); et dans la grande nouvelle de l’exil, « Blind Josef Pronek and dead souls », le double fictionnel de l’auteur a statut de protagoniste d’un récit extradiégétique – Josef Pronek devenant l’alias hétéronymique, le « nom de scène » fictionnel de l’auteur.

34 - Peut-être les romans les plus engagés dans cette direction sont-ils chez Albahari, David, Sangsues, Paris, Gallimard, [2005] 2009 Google Scholar et Mrak [Ténèbres], Paris, Ginkgo éditeur, 2007 Google Scholar; et chez D. Ugrešič, dans une moindre mesure, Le musée des redditions sans condition, op. cit.

35 - D. Albahari, L’appât, op. cit., p. 96-97.

36 - Selon la belle citation de Joseph Conrad qui apparaît en épigraphe dans Sebald, W. G., Les anneaux de Saturne, Paris, Gallimard, 2003, p. 9 Google Scholar: « Il faut surtout pardonner à ces âmes malheureuses qui ont élu de faire le pèlerinage à pied, qui côtoient le rivage et regardent sans comprendre l’horreur de la lutte et le profond désespoir des vaincus. » Citation qui renverse le motif du sage épicurien de Lucrèce, et qui (me) rappelle aussi la façon dont l’écrivain S., dans Simon, Claude, Le Jardin des plantes, Paris, Éd. de Minuit, 1997, p. 299 Google Scholar, oppose au sentiment de peur que le journaliste veut à tout prix lui faire admettre dans le récit de la débâcle le terme de « Mélancolie » – en le prononçant sur le fond d’une « rumeur étale, sans plus de consistance qu’une faible et unique vibration dans quoi vient se confondre toute l’agitation du dehors, se neutraliser toute la violence, les passions, les désirs, les peines, les terreurs ».

37 - W. G. Sebald, Les anneaux de Saturne, op. cit., p. 106-107: « Les souffrances endurées, toute l’œuvre de destruction dépassent largement notre faculté de représentation. [...] Ce soir-là, à Southwold, comme j’étais assis à ma place surplombant l’océan allemand, j’eus soudain l’impression de sentir très nettement la lente immersion du monde basculant dans les ténèbres. »

38 - D. Albahari, L’homme de neige, op. cit., p. 25 et 28.

39 - D. Ugrešič, Le ministère de la douleur, op. cit., p. 60. Traumatisme d’une impuissance sensible d’emblée dans la position d’enseignement de la narratrice du Ministère: « J’avais bien sûr très bien compris l’absurdité de la situation dans laquelle je me retrouvais. Je devais enseigner une matière qui, officiellement, n’existait plus. La yougoslavistique – qui englobait auparavant les littératures slovène, croate, bosniaque, serbe, monténégrine et macédonienne – avait disparu en même temps que la Yougoslavie» (p. 54).

40 - D. Albahari, L’homme de neige, op. cit., p. 28.

41 - A. Hemon, « Une pièce de monnaie », De l’esprit chez les abrutis, op. cit., p. 137.

42 - D. Ugrešič, Le ministère de la douleur, op. cit., p. 75-76: « J’étais persuadée que le démantèlement du pays, la guerre, la répression à l’encontre de toute réminiscence, le syndrome du ‘membre fantôme’, le caractère schizophrénique de la situation et l’exil lui-même étaient la cause des problèmes affectifs et des difficultés linguistiques de mes étudiants. Nous étions tous plongés dans le chaos. [...] Le pays duquel nous étions venus était le siège d’un traumatisme commun. » Ibid., p. 291: « Le choc qui m’avait secouée un peu plus tôt était beaucoup plus complexe qu’il n’y semblait au premier abord. Les mots ‘syndrome du membre fantôme’ ou ‘nostalgie’ désignent un complexe affectif qui découle de la perte et du non-retour. Ce qui signifie que l’on peut vivre de la même manière l’apaisement du sentiment de la perte, le soulagement d’être débarrassé de son propre passé, et l’aspiration à le retrouver. Car le choc est le même. La nostalgie, si c’est le mot qui convient, est un choc agressif, qui se tient en embuscade et nous tombe dessus quand nous l’attendons le moins, qui frappe droit au plexus et qui coupe le souffle. La nostalgie s’annonce masquée, et l’ironie suprême est que nous devenons sa cible par hasard. »

43 - Albahari, David, Globe-Trotter, Paris, Gallimard, [2001] 1999, p. 80 Google Scholar.

44 - Wolf, Christa, Cassandre. Les prémisses et le récit, Paris, Stock, 1994, p. 147 Google Scholar. Selon une note de 1980 inscrite dans la 3e conférence préliminaire de Cassandre: « La douleur que me cause [l’Europe] est aussi en partie une douleur fantôme: douleur non seulement à cause d’un membre perdu, mais douleur aussi à cause des membres qui ne se sont pas du tout développés, à cause de sentiments non perçus, non vécus, à cause d’aspirations non satisfaites. » La même idée est reprise dans son discours de 1990 à l’université de Hildesheim.

45 - D. Ugrešič, Le ministère de la douleur, op. cit., p. 263.

46 - Jergovič, Milenko, « La bibliothèque », Le jardinier de Sarajevo. Nouvelles, Arles, Actes Sud, [1994] 2004, p. 181 Google Scholar: « Cela n’a aucun sens d’empêcher les flammes de dévorer ce que l’indifférence humaine a déjà anéanti. »

47 - A. Hemon, « De l’esprit chez les abrutis », De l’esprit chez les abrutis, op cit., p. 222: « Tout à coup il se rendit compte qu’à Sarajevo, à toute heure, des gens mouraient, et s’ils mouraient cela signifiait qu’après ils ne seraient plus en mesure de faire tout ce qu’ils avaient envie ou besoin de faire. [...] Il comprit que sa vie précédente était complètement hors d’atteinte, et qu’il pouvait la réinventer en totalité, se créer une légende, comme un espion. Il faisait des rêves qui mettaient en scène ses parents: au cours d’une partie d’échecs, son père sacrifiait une tour, et Pronek le priait de n’en rien faire, car cela le mettrait échec et mat; quant à sa mère, elle retirait des livres des rayonnages, arrachait les pages illustrées de photos, avant de les brûler dans le poêle en fer, parce qu’elle avait tout le temps froid. »

48 - A. Hemon, « Une rose pour Pronek », De l’esprit chez les abrutis, op. cit., p. 232-235.

49 - Il affiche et annule tout à la fois les divers modes de distanciation artistique de l’expérience. Déjà, dans la première mention de la combustion, consomption des livres, le héros de la nouvelle « Blind Josef Pronek & dead souls » prenait conscience de son statut d’exilé et du glissement qui s’opérait dans son appréhension de la réalité: glissement dans la contemplation des événements par la médiatisation des images (photographies, reportages), dans le rêve du présent et dans la réinvention du passé.

50 - De même chez Albahari, dont le narrateur est campé de façon plus grave en Marlowe désœuvré: D. Albahari, L’homme de neige, op. cit., p. 71: « Si j’avais été à la recherche du mot juste, je me serais décidé pour ‘horreur’, me suis-je dit, mais je n’étais pas à la recherche de mots. Je marchais parmi les empreintes de l’histoire, parmi les images usées du passé, les laissant toutes parler leur langage. »

51 - Motif que l’on peut également retrouver dans la nouvelle « Le papillon » de Pahor, Boris, Arrêt sur le Ponte Vecchio, Paris, UGF, 1999, p. 37-43 Google Scholar. Pahor a assisté enfant à l’incendie de la Maison de la culture slovène par les fascistes italiens, en 1920.

52 - A. Hemon, De l’esprit chez les abrutis, op. cit., p. 230: « Sur le bureau, une même panoplie de livres – trois ouvrages, ouverts comme des papillons épinglés, à plat ventre contre la surface du bureau, l’échine saillante, comme s’ils allaient se lancer dans une série de pompes – s’était trouvée sur son pupitre, autrefois. »

53 - A. Hemon, « Sorge et son réseau d’espions », De l’esprit chez les abrutis, op. cit., p. 49: « Le livre était d’un roux cuivré, avec ces mots inscrits sur la tranche en lettres noires et penchées, Espions de la Deuxième Guerre mondiale . [...] Et puis, vers la fin du livre, il y avait Sorge – ‘au tout début de sa mission au Japon’ – encadré par une porte derrière son dos. [...] je croyais en cette photo comme à une totalité, je croyais en l’apparence, et je me fiais aux livres. J’avais dix ans. À l’hiver 1975, j’ai commencé d’entretenir l’idée que mon père était un espion. Il préparait un diplôme à l’Institut de l’énergie de Leningrad, et il était souvent parti loin, à Leningrad, à Moscou [note: ‘C’est la dernière fois que Sorge se rend à Moscou, en 1935...’] ou en Sibérie, ou ailleurs, plus loin encore » (p. 53).

54 - Ibid., p. 61.

55 - Le passage auquel Klausen fait référence est tiré du Roi Lear (V, 3):

[...] so we’ll live, And pray, and sing, and tell old tales, and laugh

At gilded butterflies, and hear poor rogues

Talk of court news; and we’ll talk with them too,

Who loses and who wins; who’s in, who’s out;

And take upon’s the mystery of things,

As if we were God’s spies.

[...] ainsi nous allons vivre,

Et prier, et chanter, et raconter de vieilles histoires, et rire

Des papillons d’argent, et puis écouter les pauvres fripouilles

Nous rapporter les nouvelles de la cour, et avec eux aussi nous nous entretiendrons

De qui perd et de qui gagne, de qui est bien en cour, de qui ne l’est pas,

Et nous percerons le mystère des choses

Comme si nous étions les espions de Dieu.

56 - A. Hemon, « Sorge et son réseau d’espions », De l’esprit chez les abrutis, op. cit., p. 96: « Au printemps 1979, mère et père restèrent deux heures assis sur le banc, muets presque tout ce temps, tandis que moi, pour Hanna, j’attrapais des papillons égarés. »

57 - Ibid., p. 129: « C’est moi, dans ce qui reste de la Bibliothèque. Si vous étiez en mesure de suffisamment agrandir l’image, vous pourriez voir des paillettes flotter autour de moi – la cendre refroidie des livres. »

58 - C. Simon, Le Jardin des plantes, op. cit., p. 181; W. G. Sebald, Les anneaux de Saturne, op. cit., p. 143.

59 - Hugo, Victor, Quatre-vingt-treize, Paris, Garnier-Flammarion, 1965 Google Scholar; troisième partie, chap. VI, p. 270. « Papillons » est le premier mot que prononce Georgette.

60 - P. Ricœur, Temps et récit, op. cit., p. 204: « Je dirai avec Karl Heussi, que le passé est le ‘vis-à-vis(Gegenüber) à quoi la connaissance historique s’efforce de ‘correspondre de manière appopriée’. » Et j’adopterai à sa suite la distinction entre représenter, pris au sens de tenir lieu (vertreten) de quelque chose, et se représenter, au sens de se donner une image mentale d’une chose extérieure absente (sich vorstellen) . La trace, en effet, en tant qu’elle est laissée par le passé, vaut pour lui: elle exerce à son égard une fonction de lieutenance, de représentance (Vertretung) . Cette fonction caractérise la référence indirecte, propre à une connaissance par trace, et distingue de tout autre le mode référentiel de l’histoire par rapport au passé. »

61 - D. Albahari, L’homme de neige, op. cit., p. 74: « Tant que le monde, ce que l’on pouvait considérer comme les limites du monde, pouvait tenir sur une carte, ai-je dit le lendemain à ma voisine, on pouvait le concevoir; du moment où il est devenu un livre, il n’a plus été qu’interprétation. »

62 - Ibid., p. 57: « C’est le meilleur livre sur les esprits que j’aie jamais lu, a poursuivi le professeur, un livre sur les peuples fantômes qui, même au bout de mille ans et plus, n’arrivent pas à trouver la paix, errent sans cesse à travers des espaces qu’ils ont depuis longtemps transformés en cimetières, en pays des morts, convaincus que seul le monde de l’au-delà est le vrai monde, que l’inconsistance est la vraie plénitude et que les frontières ne sont que de pures inventions. »

63 - Ibid., p. 100.

64 - Ibid., p. 91: « Les cartes, de toute évidence, malgré tous mes bariolages, ne ressemblaient pas à un arc-en-ciel; à un endroit seulement, sur la carte des Balkans, des lignes épaisses, vues de loin, pouvaient évoquer l’éclat d’un arc-en-ciel, une lumière qui perce entre les nuages, la brillance d’un rideau de pluie suspendu au-dessus d’une ville. »

65 - Ibid., p. 114.

66 - Ibid., p. 89: « En cherchant la clef dans la poche de mon pantalon, sous la tache humide du blouson, je me suis dit que c’était un peu de la même manière que je disparaissais moi aussi: j’arrive comme une boule de neige, je disparais comme une boule de neige [...]. Autrefois, j’avais cru aux mots, pas très longtemps, mais assez longtemps, cependant, pour croire, ensuite, qu’il était possible de retrouver cette foi. [...] Dans l’obscurité grandissante, mon visage se brouillait, se déformait, ondulait à la surface du miroir comme des poissons dans une eau trouble. ‘Vous êtes venus ici pour écrire, avait dit le doyen, et nous ferons tout pour que rien ne vous en empêche, surtout pas les souvenirs.’ Je ne savais pas à quels souvenirs il avait fait allusion. Je ne pouvais me rappeler aucun souvenir. Je ne me rappelais que la boule de neige, qui n’existait plus. » Dans Le musée des redditions sans condition, la parabole de la destinée est représentée par une «boule de neige» en verre.

67 - Ibid., p. 65: « La diversité des personnages s’est à présent transformée en reflets pâlots d’un même personnage, peut-être de l’écrivain lui-même, qui ne cesse de sombrer, de s’écrouler en même temps que le lecteur, en se serrant fort contre lui, comme si celui-ci était son unique protection, ou du moins la seule qui reste de tout ce qui fait le monde. Comme si demeurer hors du monde, me suis-je dit, représentait la seule sauvegarde . »

68 - Voir notamment Vila-Matas, Enrique, Doctor Pasavento, Barcelone, Anagrama, 2005 Google Scholar.

69 - D. Albahari, Globe-Trotter, op. cit., p. 97: « Il nous avait déjà raconté, a-t-il dit, comment il s’était senti prisonnier, soumis à la pression d’un choix ethnique étriqué, et avait fui la langue croate comme on fuit un incendie. La langue est bien un incendie, a dit alors Daniel Atias, sauf qu’à la différence d’un incendie personne n’a encore réussi à lui échapper. »