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Histoire Sociale et Événements Historiques Pour une nouvelle approche

Published online by Cambridge University Press:  26 July 2017

Andreas Suter*
Affiliation:
Université de Zurich

Extract

Une large partie de ce qui s'est passé avant et après 1989 était effectivement imprévisible et surprenant, nouveau et en rupture — nous rappelant que l'histoire est aussi faite de surgissements et d'innovations, de hasards et de contingence, de liberté et de spontanéité. La véritable question qui se pose dès lors est celle de savoir comment prendre en compte à sa juste mesure la dimension d'imprévu, de surprise et de hasard dans l'histoire, comment repenser cette dernière dans ses dimensions d'ouverture et de contingence, comment modifier en conséquence nos modes de présentation et d'écriture du passé.

Summary

Summary

By radically altering the conditions of life in Russia, the whole of Eastern Europe, and Germany, the so-called “Wende” of 1989—that is, the fall of communism— reminded us that historical events can sometimes give rise to vast structural changes. At the same time it refuted some of the very basic theoretical and methodological assumptions of social history. Infact, social historians had for a long time adopted a reductionist view of historical events. In sharp contrast to nineteenth and early twentieth century historians, they had argued that historical events were virtually predetermined by existing structural conditions and thus were neither autonomous nor capable of bringing about structural change. Being considered no more than “surface phenomena” (Fernand Braudel), historical events had lost, as far as social history was concerned, their status as privileged objects of historical analysis. How then, taking this recent experience of 1989 into account, do events corne about? What constitutes their autonomy and their power to change structures? How should the story of an event be written, after ail? For the reasons just outlined, social historians have not yet corne up with very convincing answers. One wonders therefore whether we ail ought—as some “revisionist” historians already have— to return to the former methods and answers of historicism. This article strictly rejects such an option. Instead, it attempts to develop theoretical and methodological alternatives which better suit social historians.

Type
Événements et Histoire Sociale
Copyright
Copyright © École des hautes études en sciences sociales Paris 1997

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References

* Cet essai a été écrit durant un séjour à l'université de Bielefeld, laquelle m'avait invité à donner le cours de troisième cycle « Histoire sociale des groupes, des classes et des élites ». Je remercie les participants au cours, ainsi qu'A. Fliigel, de leurs critiques, et les directeurs, W. Mager, B. Potthast-Jutkeit et K. Tenfelde, de m'avoir laissé le loisir de poursuivre mes recherches personnelles.

1. É. François, « Les “ trésors ” de la Stasi ou le mirage des archives », dans J. Boutier et al. éds, Passés recomposés. Champs et chantiers de l'histoire, 1995, pp. 145-151, ici p. 151.

2. Suter, A., Der schweizerische Bauernkrieg von 1653. Politische Sozialgeschichte — Sozialgeschichte eines politischen Ereignisses, Tùbingen, 1997 Google Scholar. On trouvera dans cet ouvrage les références des sources que nous renonçons à indiquer ici.

3. Termes définis d'après R. Koselleck, « Ereignis und Struktur », dans Koselleck, R. et al. éds, Geschichte — Ereignis und Erzàhlung, Munich, 1973, pp. 560571 Google Scholar, ici p. 560 ss ; H. R. Jauss, « Versuch einer Ehrenrettung des Ereignisbegriffs », ibid., pp. 554-560 ; M. Sahlins, « Die erneuerte Wiederkehr des Ereignisses : Zu den Anfàngen des grossen Fidschikrieges zwischen den Konigreichen Bau und Rewa (1843-1855) », dans Habermas, R. et ai, éds, Das Scliwein des Hàuptling. Beitrdge zur historischen Anthropologie, Berlin, 1992, pp. 83128 Google Scholar, ici p. 83 ss.

4. Cf. H. R. Jauss, p. 554 ss.

5. C'est une constatation générale que l'on peut faire en d'autres occasions. Cf. Farge, A., Revel, J., Logiques de la foule. L'affaire des enlèvements d'enfants Paris 1750, Paris, 1988.Google Scholar

6. Pour ces termes courants du vocabulaire socio-politique, cf. Koselleck, R., « Révolution, Rébellion, Aufruhr, Btirgerkrieg », GCR, vol. 5, Stuttgart, 1984, pp. 653788.Google Scholar

7. Pour une étude plus complète de l'emploi de termes extraordinaires comme Révolution, Generalverschwôrung, Ceneralaufstand en relation avec la guerre des Paysans de 1653, voir A. Suter, 1997, introduction et F partie, chap. 3.1.

8. Le mot Révolution appliqué à un conflit social est totalement absent des dictionnaires de langue allemands avant 1789. Son emploi n'était attesté jusqu'à maintenant que lors de la guerre des Paysans de 1705-1706 en Bavière. Cf. R. Koselleck, 1984, pp. 715 ss et 723.

9. Sur l'histoire des conflits de l'époque moderne, voir Bercé, Y.-M., Révoltes et révolutions dans l'Europe moderne (XVI'-XVIir siècles), Paris, 1980 Google Scholar; P. Bierbrauer, « Bàuerliche Revolten im Alten Reich. Ein Forschungsbericht », dans Blickle, P. et al., Aufruhr und Empôrung ? Studien zum bduerlichen Widerstand im Alten Reich, Munich, 1980, pp. 162 Google Scholar ; Schulze, W., Bàuerlicher Widerstand und feudale Herrschaft in der fruhen Neuzeit, Stuttgart- Bad Cannstatt, 1980 Google Scholar ; Nicolas, J. éd., Mouvements populaires et conscience sociale XIIIe-XIXe siècles. Actes du Colloque de Paris 24-26 mai 1984, Paris, 1985 Google Scholar ; Blickle, P., Unruhen in der siàndischen Gesellschaft 1300-1800, Munich, 1988.Google Scholar

10. Pour les éléments caractéristiques des révoltes, voir A. Suter, «Der schweizerische Bauernkrieg 1653. Ein Forschungsbericht», dans A. Tanner et al. éds, Die Bauern in der Geschichte der Schweiz, Schweizerische Gesellschaft fiir Wirtschafts- und Sozialgeschichte 10, Zurich, 1992, pp. 69-104, ici p. 69 ss, où les résultats des nouvelles recherches sur les soulèvements paysans, classés sous les rubriques 1) organisation, cadre de l'action, 2) moyens, 3) buts, 4) conséquences, sont rassemblés sous la forme d'une typologie détaillée des révoltes paysannes et où les différences par rapport à la guerre de 1653 et à d'autres guerres de paysans sont mises en évidence.

11. Pour les conséquences structurelles, cf. A. Suter, 1997, IIe partie, chap. 5.

12. Le concept de paternalisme n'est pas ici emprunté aux sources, mais employé d'après Thompson, E. P., « Patrician Society, Plebeian Culture », Journal of Social History, 1, 1974, pp. 382405 CrossRefGoogle Scholar ; id., « Eighteenth-century English society : Class Struggle without Class ? », Social History, 3, 1978, pp. 133-168. Thompson emploie ce terme pour caractériser les rapports de pouvoir entre les autorités et les classes inférieures tels qu'ils se développèrent en Angleterre après la Révolution : de larges couches de la population jouirent comme en Suisse d'une autonomie assez étendue.

13. Récemment, plusieurs études révisionnistes de la Révolution anglaise, se démarquant des méthodes de l'histoire sociale, en sont revenues à une approche et à une présentation événementielle. Voir Greyerz, K. von, England itn Jahrhundert der Revolutionen 1603-1714, Stuttgart, 1994, p. 14 ss.Google Scholar

14. Ceci s'appuie sur P. Ricoeur, qui parle à ce propos d'une « structure prénarrative de l'expérience », voulant dire par là que les modalités de notre expérience influent, préalablement à toute réflexion, sur la manière dont nous racontons habituellement une histoire. Voir Ricoeur, P., Temps et récit, 3 vols, Paris, 1983-1995, ici vol. I, p. 141.Google Scholar

15. Hostettler, U., Der Rebell von Eggiwil. Aufstand der Emmentaler 1653, Berne, 1991, p. 752.Google Scholar

16. R. Koselleck, 1973, p. 561.

17. J. Habermas, Zur Logik der Sozialwissenschaften, Francfort-sur-le-Main, 1971, p. 268.

18. Pomian, K., L'ordre du temps, Paris, 1984, p. 16 ss.Google Scholar

19. Voir P. Ricoeur, 1983, p. 127 : « Une histoire, d'autre part, doit être plus qu'une énumération d'événements dans un ordre sériel, elle doit les organiser dans une totalité intelligible ». Le modèle narratif utilisé ici souligne que l'histoire sociale a aussi des choses à raconter, mais qu'elle n'a néanmoins plus rien à voir avec le récit traditionnel selon l'ordre chronologique. 11 a cependant été récusé, de crainte des malentendus, par certains spécialistes de l'histoire sociale, par exemple Kocka, J., 1984, « Zuriick zur Erzählung ? », GG, 10, pp. 395408 Google Scholar ou aussi P. Burke, Offene Geschichte. Die Schule der «Annales », Francfort-sur-le-Main, 1991 [The French historical Révolution, the Annales School, Cambridge, 1990], p. 93.

20. R. Koselleck, 1973, p. 562.

21. J. G. Droysen dans sa critique contre L. von Ranke. Cf. Droysen, J. G., Historik : Vorlesungen tiber Enzyklopàdie und Méthodologie der Geschichte, Hubner, R. éd., Munich, 1967 5, p. 298 Google Scholar.

22. On trouve ces qualificatifs dans Braudel, F., La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Paris, 1949, p. XIII Google Scholar et id., « Histoire et sciences sociales. La longue durée », Annales ESC, 1958, n°4, pp. 725-753, ici p. 728.

23. Sur le « temps social » et la « longue durée », cf. F. Braudel, 1949, pp. IX-XV ; id., 1958.

24. Sur cette distinction, voir ibid., p. 728 ss. Toute la troisième partie de son ouvrage sur la Méditerranée est consacrée à l'« histoire politique ».

25. F. Braudel, 1949, p. XIV : «Les événements ne sont que des instants, que des manifestations de ces larges destins et ne s'expliquent que par eux ».

26. Ceci est au coeur de la critique que Thompson adresse au structuralisme. Voir Thompson, E. P., The Poverty of Theory, Londres, 1978.Google ScholarPubMed

27. Cf. les actes dans Morin, E. éd., « L'Evénement », Communications, 18, Paris, 1972 Google Scholar et dans R. Koselleck, 1973.

28. Tel est le titre de l'article programmatique de Morin, 1972 : « Le retour de l'événement », ibid., pp. 6-20.

29. R. Koselleck, 1973, p. 566.

30. Bourdieu, P., « Die Sozioanalyse des Soziologen », Satz und Gegensatz. Über die Verantwortung des Intellektuellen, Berlin, 1989, pp. 5058 Google Scholar (p. 56).

31. Ainsi s'exprime J. Kocka, dans une prise de position présentée lors de la Journée des historiens allemands de 1992 et profondément marquée, comme le texte d'É. François que nous avons cité en exergue, par le tournant de 1989 : J. Kocka, « Perspektiven fur die Sozialgeschichte der neunziger Jahre », dans Schulze, W. éd., Sozialgeschichte, Alltagsgeschichte, Mikro-Historie, Gôttingen, 1994, pp. 3339.Google Scholar

32. P. Burke, 1991, p. 92 ss. Kocka, J., Sozialgeschichte. Begriff — Entwicklung — Problème, seconde édition augmentée, Gôttingen, 1986, p. 164 Google Scholar, était déjà parvenu à une opinion semblable en considérant l'histoire sociale allemande : « Certes la sociologie historique ne contestera pas que des expériences (à décrypter à l'aide de méthodes herméneutiques), des actes, des événements, des individus appartiennent aussi au champ de recherche de l'historien. Mais on doit admettre que ni en théorie ni en pratique la question n'est encore résolue de savoir comment articuler les structures et les processus qui sont le principal objet de l'histoire sociale avec les expériences et les actes concrets, qui ne sont pas moins importants ».

33. En revanche, le retour dans l'histoire sociale d'un autre genre classique, celui de la biographie, est déjà bien avancé. Cf. Rockelein, H. éd., Biographie als Geschichte, Forum Psychohistorie, vol. I, Munich, 1993.Google Scholar

34. Sur la micro-histoire, voir l'introduction de G. Levi, « On Microhistory », dans Burke, P. éd., New Perspectives on Historical Writing, Cambridge, 1991, pp. 93113 Google Scholar. Sur l'histoire du quotidien (Alltagsgeschichte), voir celle d' Ludtke, A. éd., Alltagsgeschichte. Zur Rekonstruktion historischer Erfahrungen und Lebensweisen, Francfort-New York, 1989 Google Scholar (trad. frçse, 1994).

35. Sur les thèmes de prédilection de la micro-histoire et de l'histoire du quotidien (Alltagsgeschichte) et sur les raisons méthodologiques de cette prédilection, voir ci-dessous et W. Schulze, « Mikrohistorie versus Makrohistorie ? Anmerkungen zu einem aktuellen Thema », dans Meier, C. et al. éds, Théorie der Geschichte. Historische Méthode, Nôrdlingen, 1988, pp. 319341.Google Scholar

36. Exceptions notables : Sahlins, M., Der Tod des Kapitàn Cook. Geschichte als Metapher und Mythos als Wirklichkeit in der Friihgeschichte des Kônigreiches Hawaii, Berlin 1986 Google Scholar | Historical metaphors and mythical realities : structure in the early history of the Sandwich Islands Kingdom, Ann Arbor, 1981] ; A. Farge, J. Revel, 1988.

37. Phrase citée par le linguiste et professeur parisien A. J. Greimas, qui ne la releva pas seulement chez les étudiants révoltés de la Sorbonne. Lors d'une longue tournée de conférences qu'il fit peu après aux États-Unis, il se rendit compte avec etonnement que ce slogan était très répandu dans les universités américaines. Voir A. J. Greimas, « Sur l'histoire événementielle et l'histoire fondamentale », R. Koselleck et al. éds, 1973, pp. 139-153, ici p. 140 ss.

38. Cf. le commentaire de la Neue Ziircher Zeitung des 30-31 décembre 1995, No. 303, p. 21 : « En France, la tentative du gouvernement Juppé de s'attaquer de front à une réforme depuis longtemps indispensable de la Sécurité sociale conduit à des troubles d'une ampleur inhabituelle, à une “ situation à la française ”, si l'on nous passe l'expression ».

39. La notion de répertoires de comportements conflictuels a été développée par C. Tilly, From Mobilization to Révolution, Reading Massachusetts, 1978. Par exemple, au Bas Moyen Age et à l'époque moderne, le répertoire des paysans et des sujets ruraux comportait à une extrémité du spectre la supplique, acceptée au moins dans certaines limites, et allait, en passant pur les formes plus particulièrement féminines de protestation et de résistance, comme le jet de mauvais sorts et la propagation de rumeurs hostiles aux autorités, puis par divers actes clandestins, comme la contrebande, la fraude fiscale, le vol de bois et de gibier, jusqu'aux plaintes adressées à un tribunal ou enfin aux formes de résistance ouverte, comme les « émeutes de la faim » et les révoltes.

40. Ceci s'appuie sur la théorie du comportement collectif de Giddens, A., Die Konstitution der Gesellschaft : Grùndzùge einer Théorie der Strukturierung, Francfort-sur-le-Main-New York, 1988 Google Scholar, surtout p. 67 ss. [The constitution of the society : outline of the theory of structuration, Cambridge, 1984, trad. frse, La constitution de la société : éléments de la théorie de la structuration, Paris, 1987] ; E. P. Thompson, 1980, ici p. 219 ss.

41. La reproduction des structures par l'action sociale n'est évidemment jamais complète. Il faut toujours tenir compte de petites variations et adaptations qui entraînent des changements involontaires.

42. Sur la rareté des conspirations dans le cadre de la résistance rurale, voir Suter, A., « Verschwôrungen in der schweizerischen Eidgenossenschaft der Friihen Neuzeit », SZG, 1995, 45, pp. 330370 Google Scholar [trad. frse, Les conjurations dans la Confédération suisse du début des temps modernes, dans Bercé, Y.-M. et al. éds, Complots et conjurations dans l'Europe moderne, A des du colloque international organisé par l'Ecole française de Rome (20 septembre-2 octobre 1993), Rome, 1996, pp. 535578 Google Scholar].

43. On sait que Pierre Bourdieu emploie aussi le concept de structuration de l'action, mais dans un autre sens. Pour lui, la structuration de l'action n'intervient pas dans le cadre d'un processus collectif de décision conforme à la « rationalité relative », mais dans celui d'un habitus investi par la socialisation. A la différence de Giddens, Bourdieu n'intègre pas dans sa définition la possibilité d'un apprentissage réflexif capable de briser et de renouveler les structurations existantes.

44. Cf. Aya, R., Rethinking Révolutions and Collective Violence. Studies on Concept, Theory and Method, Amsterdam, 1990, p. 99 Google Scholar ss qui, s'inspirant de H. A. Simon, transpose à l'analyse des conflits sociaux la notion de bounded rationality des acteurs économiques. Indépendamment de cela et sans pousser aussi loin la réflexion méthodologique, plusieurs études de mouvements de résistance ont qualifié de « rationnelle » la manière d'agir des paysans. Cf. Suter, A., « Troublen » im Furstbistum Basel. Eine Fallstudie zum bàuerlichen Widerstand im 18. Jahrhundert, Gôttingen, 1985, p. 397 Google Scholar ss ; Trossbach, W., Bauernbewegungen im Wetterau- Vogelsberg-Gebiet 1648-1806. Fallstudien zum bàuerlichen Widerstand im Alten Reich, Darmstadt- Marburg, 1985, p. 499 Google Scholar ss. De même que, dans des circonstances tout autres, l'action des esclaves et travailleurs des plantations, Scott, J. C., Domination and the Arts of Résistance. Hidden Transcripts, New Haven, 1990.Google Scholar

45. L'hypothèse fondamentale de G. Levi dans son étude sur la formation du prix des terres dans le village de Santena est que derrière les idées et comportements économiques « traditionnels » se cache aussi le recours à la rationalité relative. Voir Levi, G., Le Pouvoir au village, Paris, 1989 Google Scholar. Pfister, U., Die ZUricher Fabriques. Protoindustrielles Wachstum vom 16. bis zum 18. Jahrhundert, Zurich, 1992 Google Scholar, part d'hypothèses semblables.

46. Pour éviter tout malentendu, précisons que les termes coût, bénéfice et succès sont employés dans un sens strictement formel. La « rationalité relative » du comportement humain est une constante anthropologique et non un phénomène qui serait apparu à l'ère moderne. En revanche, la rationalité ainsi que les critères, les horizons d'évaluation, d'expérience et de savoirs qui servent aux acteurs pour évaluer les coûts, les bénéfices et les succès escomptés, sont à déterminer de façon empirique en fonction de l'époque et du contexte de l'action. Cf. R. Aya, « Making Sensé of Révolutions and Collective Violence Ever Since Thucydides », dans Verrips, J. éd., Essays in Honor of J. F. Boissevain, Amsterdam, 1994, pp. 251265.Google Scholar

47. Les notions d'expérience actuelle et de savoir socio-culturel ou « culture » sont employées ici comme chez Thompson, 1980, p. 225 ss. L'expérience est un savoir concret, vécu, en ce sens que les acteurs « ressentent leur position particulière et leurs relations […] sous forme de désirs, d'intérêts et d'antagonismes et […] gèrent ensuite cette “expérience” au sein de leur conscience et de leur culture ». Par culture, on entend une forme généralisée et consolidée de l'expérience vécue. La culture consiste en un ensemble de normes intériorisées, d'attitudes, de connaissances, de conceptions fondamentales sur le juste et l'injuste, de règles sur la manière de percevoir et de penser, qui permettent à chacun d'entre nous de se comporter correctement comme être social, de comprendre les autres et de s'en faire comprendre, enfin de pouvoir agir dans la société ou dans un groupe. Quant aux expériences historiques, elles se rapportent, à la différence des expériences vécues, à un passé révolu et dépendent d'une certaine manière des moyens particuliers qui servent à les transmettre.

48. Pour la notion d'apprentissage collectif dans les moments de crise et pour sa signification, cf. Siegenthaler, H., Regelvertrauen, Prosperitàt und Krisen. Die Ungleichmassigkeit wirtschaftlicher Entwicklung als Ergebnis individuellen Handelns und sozialen Lernens, Tubingen, 1993.Google Scholar

49. Cf. H. R. Jauss, « Zur Analogie von literarischem Werk und historischem Ereignis », dans R. Koselleck et al. éds, 1973, p. 535.

50. La comparaison avec les musiciens de jazz ou les comédiens est inspirée de C. Tilly, 1986, p. 390.

51. La communication rituelle et symbolique joue dans le domaine politique, en particulier lors de conflits sociaux, un rôle central, dû à ce qu'elle est un « véhicule idéal pour la communication de messages séduisants et convaincants », selon S. F. Moore et al. éds, Secular Ritual, Assen-Amsterdam, 1977, p. 8. C'est un fait que sa portée est plus profonde, et parfois plus lointaine, que la communication purement verbale ou écrite. Cf. l'introduction de Kertzer, D. I., Ritual, Politics, and Power, New Haven-Londres, 1988.Google Scholar

52. Sur la description dense, voir C. Geertz, « Dichte Beschreibung. Bemerkungen zu einer deutenden Théorie von Kultur », dans Geertz, C., Dichte Beschreibung. Beitràge zum Verstehen kultureller Système. Francfort-sur-le-Main-New York, 1983, pp. 743.Google Scholar

53. Voir J. Revel, « L'histoire au ras du sol », dans G. Levi, 1989, pp. I-XXXIII.

54. La notion de dépassement ou de franchissement des limites s'inspire des périodes liminales de V. Turner, qui introduisent dans les drames sociaux et les événements une sorte de division en actes. Voir Turner, V., Schism and Continuity in African Society : A Study of Ndembu Village Life, Manchester, 1957 Google Scholar ; Turner, V., « Betwixt and Between : The Liminal Period in Rites of Passages », dans id., The Forest of Symbols : Aspects of Ndembu Ritual, Ithaca, 1967, pp. 93111.Google Scholar

55. Le concept des « rites de passage », développé par A. van Gennep montre que le franchissement de limites est un moment marquant de la communication rituelle et symbolique non seulement dans les conflits sociaux, mais aussi dans la vie quotidienne. Voir Van Gennep, A., Manuel de folklore français contemporain, Paris, 1943 Google Scholar. Cependant, lors de conflits sociaux, les symboles et les rituels, souvent investis par le pouvoir, se voient nécessairement employés de manière très créative. Pour plus de détails voir A. Suter, 1997, Fpartie, chap. 2.1.

56. A. Suter, 1997, IIe partie, chap. 3.1.

57. Surtout lors de la première action militaire commune des autorités des treize cantons. mal coordonnée, dont l'échec complet renforça extraordinairement la confiance en eux des insurgés. Voir plus bas.

58. Après la défaite des insurgés, les patriciens retirèrent ces concessions.

59. Citation de 1570, et dont on trouverait des variantes pour plusieurs conflits avant 1653. Voir A. Suter, 1997, IIe partie, chap. 3.3.

60. Sur les notions de champ d'expérience et d'horizon d'attente, voir Koselleck, R., Vergangene Zukunft. Zur Semantik geschichtlicher Zeiten, Francfort-sur-le-Main, 1989, pp. 349 374 Google Scholar (trad. frçse, 1990).

61. Sur le concept de «bricolage intellectuel», cf. LÉVI-Strauss, C., La pensée sauvage, Paris, 1962, ici pp. 2633 Google Scholar. G. P. Marchal, « Das “ Schweizeralpenland » : eine imagologische Bastelei », dans Marchal, G. P. et al. éds, Erfundene Schweiz, Konstruktionen nationaler Identitat, Zurich, 1992, pp. 3749.Google Scholar

62. Neveux, H., « Die ideologische Dimension der Französischen Bauernaufstânde im 17. Jahrhundert », HZ 238, 1984, pp. 265285 Google Scholar, ici p. 265 ss.