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Les sources orales à la conquête du passé colonial

Published online by Cambridge University Press:  12 October 2023

Donatien Dibwe dia Mwembu*
Affiliation:
University of Lubumbashi, Democratic Republic of the Congo
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Abstract

Type
History Matters
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Copyright © The Author(s), 2023. Published by Cambridge University Press

Introduction

La première partie du rapport des experts de la Commission spéciale chargée d'examiner l’État Indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi porte sur l'histoire et les archives. Dans leur introduction sur les archives, Gillian Matthys et Sarah Van Beurden parlent des archives et autres sources.Footnote 1 Elles font une analyse critique des archives et frôlent le problème des sources orales. En outre, la séance d'audition organisée par les experts de la commission parlementaire en date du 14 mars 2022 a privilégié les archives au détriment des sources orales. Pourtant, ces archives et les témoignages oraux récoltés auprès des Congolaises et Congolais sont des matériaux importants pour la reconstitution de l'histoire coloniale. Ils rendent possible la connaissance globalisante de l'histoire, en général, et de l'histoire de l'Afrique centrale coloniale, en particulier.

La seule raison plausible du peu d'importance accordée aux témoignages oraux réside dans le coût fort onéreux et la longue durée qu'aurait entraînés la récolte des sources orales. Ensuite, il faut le reconnaître, il n'existe pas d'archives orales, c'est-à-dire des témoignages oraux récoltés et conservés sous la forme des documents écrits inédits ou sous la forme d'enregistrement et que les experts de la Commission pouvaient consulter.

En outre, les experts de la Commission ont fait un déplacement, fin août et début septembre 2022, en République démocratique du Congo, au Burundi et au Rwanda dont l'un des buts était en effet d'entrer en contact avec les témoins directs et leurs descendants sur la période coloniale. Mais les quelque 150 ou plus interlocuteurs contactés n'ont pas constitué un échantillon représentatif de l'ensemble des trois pays visités. Ils ont été donc une goutte d'eau dans l'océan des sources orales. Les membres de la délégation ne pouvaient pas tenter de ‘combler’ les lacunes en la matière.Footnote 2 La visite n’était que le début d'une démarche à très long terme.

Ces arguments nous ont amené à montrer, par quelques exemples, que les sources orales méritent une attention tout aussi particulière. La question à la fois fondamentale et complexe qui jusqu'ici guide toutes nos recherches est de savoir à la fois de quoi les Congolais.es de différentes générations, de différentes catégories socioprofessionnelles et de différents sexes se souviennent au sujet de leur passé colonial.

L'histoire étant, comme le note Bogumil Jewsiewicki, ‘la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce qui n'est plus’,Footnote 3 l'historiographie congolaise met à nu les lacunes, les omissions et les falsifications qui caractérisent l'histoire officielle et qui sont en partie à l'origine, entre autres, de sa fragilité et de sa partialité. L'histoire coloniale a donc besoin d’être réécrite, réajustée et enrichie. Dans ce contexte, les sources orales, entendues ici comme récits de vie et témoignages oraux, constituent un matériau de reconstruction qui s'avère crucial. Elles complètent la documentation écrite, notamment les documents d'archives, dans l'approfondissement de la connaissance du passé colonial. À ce titre, Léon Verbeek note que les récits de vie ‘fournissent l'explication de certains faits et comportements que l'histoire écrite ne donne pas’.Footnote 4

Les limites des documents d'archives

Outre ce que Gillian Matthys et Sarah Van Beurden ont relevé comme limites des archives, nous notons que les documents d'archives que les colonisateurs ont élaborés n'avaient pas couvert tous les domaines de la vie, ni touché de façon exhaustive toutes les catégories socioprofessionnelles. Des pans entiers de l'histoire congolaise ont ainsi été occultés. La méthode des enquêtes orales offre une possibilité de combler ce vide dans les écrits historiques.

Il est vrai que les archives coloniales contiennent aussi certains témoignages de Congolais.es. Cela étant, ces archives coloniales ont été produites par les colonisateurs dans un but déterminé, pour des raisons évidentes et selon une procédure fixée par eux-mêmes. Ces documents d'archives n'ont pas été une coproduction responsable des colonisateurs et des colonisés. Il faut aussi se poser la question de savoir dans quelles conditions les informateurs congolais ont livré leurs témoignages oraux. Était-ce volontairement ou sous la contrainte? Par exemple, le témoignage du Congolais est utilisé, malgré lui, pour donner du tonus à la propagande coloniale.Footnote 5 En outre, entre la récolte des témoignages oraux et leur consignation, il peut y avoir des modifications dues à une mauvaise interprétation. Tout en reconnaissant la présence des sources orales dans les archives, les experts dénoncent leurs limites:

Dans le même temps, les voix des colonisés ne sont pas complètement absentes des archives coloniales (au sens large du terme). Ainsi, les Rapports Annuels/Affaires Indigènes et Main d’Œuvre, au niveau du Territoire tant au Rwanda et au Burundi qu'au Congo, qui constituent une source très importante pour l'histoire locale, n'auraient pas pu être rédigés sans la contribution d'informateurs africains. Leurs voix ont été filtrées en ce sens que l'administration coloniale n'a retenu que ce qu'elle jugeait important. En outre, la transmission d'informations avait lieu dans le cadre de structures de pouvoir répressives. Malgré tout, nous trouvons, dans ce type de documents, des échos (déformés) de voix africainesFootnote 6 – même s'il convient également de tenir compte de l'identité des personnes pouvant être entendues. Généralement, il ne s'agissait que d'hommes appartenant aux élites.Footnote 7

L'histoire de gens venus d'ailleurs

Les archives coloniales présentent généralement un caractère unilatéral dans la mesure où la part des Africains, en tant que co-auteurs de leur propre histoire, n'a pas été entièrement, ni justement exploitée. Dans le cas de la République démocratique du Congo, affectée à la fois par la carence ou l'absence de la documentation écrite et par la déperdition de la tradition archivistique, le recours aux sources orales est incontournable.

Nos enquêtes de terrain ont montré, par exemple, que l'histoire sociale des travailleurs de l'Union Minière du Haut-Katanga (actuelle Gécamines) ne peut pas être mieux appréhendée par le recours aux seuls documents d'archives. Comment, par exemple, connaître les attitudes, les aspirations, les sentiments des travailleurs de l'Union lors de la grève de décembre 1941 si l'on se contente seulement des archives produites par l'employeur et l'administration coloniale de la province du Katanga? Le point de vue de l'employeur suffit-il pour comprendre les émotions, le comportement et les réactions des travailleurs africains de cette époque?Footnote 8

L'histoire coloniale est alors une histoire des Blancs en Afrique dans la mesure où elle privilégie les faits et gestes des colonisateurs et minimise, oublie ou néglige la contribution des Africains à la naissance et au développement de la société coloniale.

Lorsque les Congolais.es sont cités, c'est pour souligner l'impact de la présence européenne sur la population colonisée qui ne fait que subir.Footnote 9 Catherine Coquery-Vidrovitch note: ‘L'histoire à l’époque coloniale, c’était l'histoire faite par les Européens, par les conquérants d'un Empire; et ils voulaient, consciemment ou inconsciemment, honnêtement ou pas, que cette histoire soit belle … Et un historien se croit toujours un bon historien, donc honnête, mais il révèle, en partie, tout son contexte. Et le contexte était tel, pendant l'histoire coloniale, que tout était tiré du côté des Européens’.Footnote 10

Les tentatives de rééquilibrer l'histoire

Nous avons commencé la récolte des récits de vie et des témoignages oraux à Lubumbashi à partir des années 1990 sous l'initiative de Bogumil Jewsiewicki qui voulait créer des archives orales du passé colonial. Ces récits de vie ont couvert plusieurs domaines: les travailleurs des grandes entreprises (l'Union Minière du Haut-Katanga, la Société de chemin de fer du Bas-Congo au Katanga, etc.), la petite bourgeoisie de la ville de Lubumbashi, les artistes peintres et musiciens, les enfants abandonnés communément appelés ‘enfants de la rue’, les photographes, les groupes de prière charismatiques catholiques, les acteurs politiques, économiques, culturels et religieux ayant marqué l'histoire du Congo, etc.

En 2000, nous avons créé le projet ‘Mémoires de Lubumbashi’. Nous avons tenté de créer un espace d’échanges en privilégiant les rescapé.es de la génération des années 1940–50 sur ce qu'ils se rappellent de la période coloniale et postcoloniale. Nous avons associé à ces dialogues de reconstitution du passé toutes les forces vives de la ville de Lubumbashi: les hommes et les femmes, toutes catégories socioprofessionnelles confondues, les artistes peintres et musiciens, le monde du théâtre populaire, tous actrices et acteurs de leur histoire.

L'objectif a été, entre autres, de corriger ensemble la vision tronquée de l'histoire coloniale. Joseph Ki-Zerbo note: ‘Chaque vieillard qui meurt emporte dans sa tombe un trésor irremplaçable d'un enseignement particulier, à la fois matériel, psychologique et spirituel fondé sur le sentiment de l'unité de la vie et dont la source se perd dans la nuit de temps’.Footnote 11 Le projet ‘Mémoires de Lubumbashi’ permet l'articulation entre l'histoire et la mémoire. Il a un double objectif: exhumer les mémoires dans les différents domaines de la vie quotidienne urbaine pour déboucher sur la connaissance globalisante de la ville de Lubumbashi, et rapproch er l'histoire des habitants de la ville, leur donner la possibilité de connaître leur passé. Le musée national de Lubumbashi a été choisi comme cadre d'expositions, d’échange et de reconstruction des mémoires urbaines de Lubumbashi. Les expositions qui y sont réalisées offrent des occasions de dialogue entre la population locale propriétaire de l'héritage culturel de la ville et les chercheurs.

Depuis sa création en 2000, le projet ‘Mémoires de Lubumbashi’ a déjà réalisé cinq expositions au Musée national de Lubumbashi et publié un certain nombre d'ouvragesFootnote 12 sur ses activités scientifiques, qu'il s'agisse d'expositions ou de semaines culturelles.

Comment avons-nous procédé pour rééquilibrer la connaissance du passé colonial dans le cadre du projet ‘Mémoires de Lubumbashi’? Quelques exemples suffisent à illustrer la dynamique. Un cas concret concerne les archives privées de l'Union Minière du Haut-Katanga, une des grandes entreprises coloniales reconnue comme modèle dans son organisation et sa gestion de son personnel africain. L'Union Minière du Haut-Katanga dispose de beaucoup de dépôts d'archives qui constituent d'ailleurs les sources primaires. Elles comportent plusieurs rubriques: correspondances, procès-verbaux de réunions, dossiers relatifs à des problèmes précis tels que la documentation ethnographique, la situation sanitaire de la population ouvrière, les activités médicales diverses, à savoir les hospitalisations, les consultations, les laboratoires médicaux, etc., les effectifs des travailleurs par année et par siège, les pertes subies telles que la mortalité par maladie et par accident, les désertions, le refus de réengager, le licenciement, les réformes, la retraite, les problèmes relatifs aux œuvres sociales comme l’œuvre de protection pour l'enfant noir (OPEN), l'enseignement, l'apprentissage, les besoins de l'entreprise en main-d’œuvre, la politique de recrutement et de stabilisation, les problèmes des camps relatifs au logement, l'approvisionnement, ou encore les mariages et palabres, etc. Mais ces rapports annuels du département de la Main-d’œuvre indigène (MOI) ont des limites en ce qui concerne certains aspects de l'histoire sociale des populations ouvrières.

Le recours aux témoignages oraux dans l’élaboration de l'histoire sociale des travailleurs de l'Union Minière du Haut-Katanga nous a notamment permis de mieux appréhender les conditions de leur recrutement et acheminement depuis leurs lieux de provenance jusqu'au Haut-Katanga industriel, leur état d'esprit et le processus de socialisation, leurs relations dans les camps ou centres urbains, leurs rapports professionnels sur le lieu de travail entre eux-mêmes d'une part et, d'autre part, entre eux et leurs contremaîtres européens. Il nous a aussi permis de comprendre leurs attitudes vis-à-vis des mécanismes mis sur pied par l'employeur pour leur stabilisation ou encore d’évaluer leur part active à l'amélioration de leurs conditions de vie et de travail. Bref, nous avons tenté de reconstituer l'histoire sociale telle que vécue par les travailleurs eux-mêmes et non pas telle que perçue par l'employeur. Car, comme le note Muteba Kabemba Nsuya, ‘le point de vue européen […] est souvent injuste ou incomplet et interprète parfois très mal le comportement et les réactions des Africains’.Footnote 13

Pour ce qui concerne spécifiquement les femmes, les rapports annuels MOI de l'Union Minière du Haut-KatangaFootnote 14 ne font aucune allusion aux femmes travailleuses congolaises avant 1965. La présence de ces femmes dans les camps explique sans doute une surestimation de la proportion des travailleurs mariés par rapport à celle des non-mariés pour deux raisons principales. On peut en effet supposer que toutes les femmes travailleuses n’étaient pas mariées. Certaines d'entre elles étaient sans doute célibataires ou veuves ou divorcées, bref, des femmes travailleuses non-mariées.Footnote 15

Un autre exemple relatif aux femmes concerne leur migration vers le Haut-Katanga industriel. Dans ses dossiers ‘Politique indigène de l'Union Minière du Haut-Katanga’,Footnote 16 l'entreprise traite entre autres de la politique de stabilisation de la main-d’œuvre africaine, c'est-à-dire des motifs et avantages pour l'employeur et pour le travailleur, de la contribution des différents services de l'Union Minière à la politique de stabilisation (rôle du directeur de siège et des agents des services d'exploitation, rôle du médecin, rôle du chef de camp), nécessité d'une collaboration étroite réunions mensuelles et des moyens mis en œuvre (liberté d'engagement au travail, durée assez longue du contrat de travail, encouragements à la vie de famille et aide au mariage, etc.). Il est important de noter que le système de travail migrant emprunté à l'Afrique du Sud sous l'apartheid était incompatible avec la présence des femmes et des enfants dans les camps de travailleurs. Mais la mécanisation et le souci d'améliorer le rendement des travailleurs congolais ont poussé l'employeur à adopter une politique de stabilisation de la main-d’œuvre africaine et à accepter le regroupement familial et/ou la constitution de ménages dans les camps de travailleurs. Mais les rapports MOI de l'Union Minière ne parlent pas des diverses tractations dont les femmes étaient devenues l'objet.

Nous avons exploité les récits de vie des femmes dans la recherche sur leurs migrations à destination du Haut-Katanga industriel. Leurs témoignages oraux nous ont permis de voir comment, depuis le village, les familles des parents des conjoints se sont impliquées dans le processus de la dot, comment les femmes revivent leur moment de séparation avec leurs familles, comment elles ont pleuré d’émotion à leur départ de leur village, comment elles s'imaginaient le Haut-Katanga industriel, leur lieu de destination, comment elles revivent la peur et le malaise qui les ont accompagnées le long de leur voyage, à bord des camions d'abord, et du train ensuite, comment certaines d'entre elles ont pleuré d’émotion à leur arrivée au lieu de destination, comment elles ont été accueillies par leurs époux, comment s'est déroulé le processus d'intégration dans la nouvelle communauté multiculturelle des camps de travailleurs, etc.

Bref, dans le cadre du projet ‘Mémoires de Lubumbashi’ la récolte des récits de vie, témoignages oraux et des objets appartenant au monde féminin a permis d'exhumer le passé des femmes, de les réhabiliter en comblant, par exemple, le silence de l’écrit sur leurs rôles dans la naissance et l’évolution de la société coloniale urbaine en général et de l'Union Minière du Haut-Katanga en particulier.Footnote 17 Les premières élites féminines congolaises qui, au lendemain de l'indépendance du Congo, ont accédé aux hauts postes de responsabilité jadis occupés par les femmes blanches, étaient assistantes sociales, directrices des foyers sociaux, des écoles primaires pour filles, ou encore des écoles de formation familiale ou des écoles ménagères.

Ces quelques exemples montrent que les sans-voix d'hier, celles et ceux ‘que l'administration coloniale voulait faire taire’,Footnote 18 ont été entendues dans le cadre du projet ‘Mémoires de Lubumbashi’ et ont ainsi participé à une connaissance équilibrée et consensuelle de leur passé colonial.

Les sources orales ne font pas que combler le vide de l’écrit. Certaines sont l'histoire elle-même devant l'absence de l’écrit. La réintégration et la réinsertion des retraités dans la société coloniale et postcoloniale, les conditions de vie des relégués politico-religieux, les biographies des grands opérateurs congolais politiques, économiques, sociaux, culturels et religieux ayant marqué l'histoire du pays pendant la période tant coloniale que postcoloniale, la formation, l'organisation et le fonctionnement des associations culturelles à base tribale, ethnique ou provinciale dans les centres urbains sont autant de faits historiques qui, pour être connus, exigent le recours aux récits de vie et témoignages oraux des populations cibles.

Les limites des sources orales

Loin de nous l'idée de prétendre que les sources orales sont neutres, pures et renferment toute la vérité. Il s'agit de récits de vie et témoignages oraux qui proviennent des informateurs dont les souvenirs ont été érodés par le temps et affaiblis aussi par l’âge. Leurs témoignages doivent donc subir la loi de la critique historique et être contextualisés. Les informations et les interprétations que l'informateur fournit à l'enquêteur dans le cadre de la reconstruction de son passé dépendent aussi du contexte temporel et spatial dans lequel le narrateur se trouve.

Lorsque nous posons à des personnes âgées la question de savoir ce qui les a marquées pendant la période coloniale, nous nous rendons compte que la mémoire est non seulement plurielle, mais aussi sélective. Elle dépend du sexe, de l’âge et de la catégorie socioprofessionnelle du narrateur. Ainsi, le plus souvent, les hommes et les femmes parlent de leurs mondes ou occupations spécifiques: le lieu du travail, les espaces ludiques (débit de boisson, sports, etc.) pour les hommes; les espaces féminins pour les femmes ménagères (vie dans le camp, la maternité, la ration alimentaire, la pesée, l’éducation des enfants, etc.). Les femmes prostituées se rappellent aussi leur espace (les débits de boisson ou le bar, le nganda), ce qui les a poussées à embrasser ce métier, comment elles s'attiraient les clients, les avantages et les inconvénients de ce métier, les tracasseries policières dont elles étaient victimes, ce que la société pensait d'elles, ce qu'elles pensaient elles-mêmes de leur être et de leur devenir, les taxes qu'elles payaient à l'administration coloniale, etc.Footnote 19 Les évolués se rappellent leur espace comme le cercle des évolués ou leur association des intellectuels. Considérer la mémoire d'une seule catégorie de personnes équivaut à exclure les autres et à avoir une reconstitution du passée erronée.Footnote 20

Conclusion

Notre expérience de terrain nous permet de constater que les sources orales (entre autres, les récits de vie et témoignages oraux) constituent une source intéressante et riche en informations. Leur utilisation est devenue incontournable.

Le souci de mieux reconstituer le passé amène les chercheurs à recourir aux sources orales qui apportent à l'histoire officielle des pièces oubliées, omises ou négligées. Leur exploitation rend possible l'analyse de la perception, des comportements, des attitudes, des émotions et des jugements des Congolais.es au cours de leur histoire coloniale.

Les rares personnes encore en vie, témoins oculaires et auriculaires de la période coloniale sont de véritables archives vivantes. Elles peuvent contribuer, aux côtés des chercheurs, à la corecréation du passé colonial. C'est pourquoi nous insistons sur l'urgence de la récolte et de la conservation des témoignages oraux de ces derniers témoins du colonialisme en train de s’éteindre. Cette récolte, soumise à une méthodologie réfléchie, devra tenir compte du caractère multidimensionnel de la période coloniale, de chaque sous-période, de la catégorie socioprofessionnelle du témoin, de son sexe, de son milieu d'habitat (urbain ou rural), etc.Footnote 21 Elle assurera l’établissement d'archives orales pour les générations futures. La récolte des sources orales doit donc impérativement être encouragée par un financement adéquat aussi bien en Afrique centrale (République démocratique du Congo, Burundi et Rwanda) qu'en Belgique, auprès des diasporas africaines et des anciens colons belges.

Dans sa tentative de réécrire l'histoire coloniale, la Commission des experts devrait commencer par mener des enquêtes orales auprès des populations burundaises, congolaises et rwandaises pour disposer d'une banque de données orales sur la période coloniale. Ainsi forte de deux sons de cloche, les sources orales et les documents d'archives, elle déboucherait sur une histoire globale et partagée par les deux peuples pourtant coauteurs de leur passé colonial. L'histoire que la Commission des experts nous présente est en quelque sorte déséquilibrée, dépourvue des doléances des populations africaines sur leurs cultures bafouées et de leurs aspirations en matière, par exemple, de réparations.

References

1 G. Matthys et S. van Beurden, ‘Archives et autres sources’, dans Chambre des Représentants de Belgique, Commission spéciale chargée d'examiner l’État Indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi, ses conséquences et les suites qu'il convient d'y réserver, Rapport des Experts (2021–2), 359.

2 Entretien par email (17 septembre 2022) avec Valérie Rosoux, un membre de la délégation des experts qui a fait le déplacement en RDC, au Burundi et au Rwanda.

3 B. Jewsiewicki, ‘Aide-mémoire’, document polycopié, Québec, 30 août 1998.

4 Verbeek, L., ‘Histoire et littérature orale’, Cahiers de littérature orale, 45 (1999), 167Google Scholar.

5 Un exemple. Beaucoup de catéchistes, anciens esclaves pour la plupart, en quête des faveurs, dénigrent leurs coutumes africaines qu'ils estiment rétrogrades par rapport aux pratiques chrétiennes. Ils soutiennent par ces propos les missionnaires catholiques dans leur évangélisation et dans leur lutte contre le paganisme. Un deuxième exemple. Lorsque les travailleurs déclarent: ‘Union Minière ndjo baba ndjo mama’ (Union Minière du Haut-Katanga (c’)est notre père, (c’)est notre mère), cette expression est considérée par les autorités de cette entreprise coloniale comme une façon des Congolais de glorifier le paternalisme.

6 Un exemple parmi tant d'autres: les résultats d'enquêtes publiés dans certains rapports sur la vacance des terres sont erronés dans la mesure où ils font croire à l'opinion publique que les chefs coutumiers ont cédé des terres vacantes à l'administration coloniale. Les propos des chefs coutumiers sur l'existence des terres en jachère dans leurs concessions sont déformés par les enquêteurs blancs en quête des terres vacantes.

7 Matthys et van Beurden, ‘Archives et autres sources’, 359.

8 Muteba, K. N., ‘Migrations des travailleurs au Shaba dans l'entre-deux-guerres: témoignages des citoyens Kayembe (Oscar) et Kayuwa (Théodore)’, Likundoli, Archives et Documents, 4:2 (1976), 143Google Scholar.

9 Salmon, P., Introduction à l'histoire de l'Afrique (Bruxelles, 1986), 18Google Scholar.

10 Citée par Amengual, M., Une histoire de l'Afrique est-elle possible? (Dakar and Abidjan, 1975), 25Google Scholar.

11 Ki-Zerbo, Joseph, ‘Tradition vivante’, dans Histoire générale de l'Afrique, Tome I (Paris, 1980), 199Google Scholar.

12 Comme publications du projet, nous pouvons citer, à titre illustratif: V. Sizaire (dir.), Mémoires de Lubumbashi: images, objets, paroles. Ukumbusho (souvenir) (Paris, 2001); V. Sizaire (dir.), Femmes-mode-musique. Mémoires de Lubumbashi (Paris, 2002); D. Dibwe dia Mwembu et B. Jewsiewicki (dirs.), Le travail, hier et aujourd'hui. Mémoires de Lubumbashi (Paris, 2004); dia Mwembu, D. Dibwe, Jewsiewicki, B. et Giordano, R., Lubumbashi, 1910–2010. Mémoire d'une ville industrielle. Ukumbusho wa mukini wa komponi (Paris, 2010)Google Scholar.

13 Muteba, K. N., ‘Migrations des travailleurs au Shaba dans l'entre-deux-guerres: témoignages des citoyens Kayembe (Oscar) et Kayuwa (Théodore)’, Likundoli, Archives et Documents, 4:2 (1976), 143Google Scholar.

14 Union Minière du Haut-Katanga, Département MOI, Rapports annuels MOI. Gécamines, Département du personnel Main-d’œuvre d'exécution (MOE), Rapport annuel 1970.

15 D. Dibwe dia Mwembu, ‘Industrialisation et santé. La transformation de la morbidité et de la mortalité à l'Union Minière du Haut-Katanga, 1910–1970’ (thèse de doctorat, Université Laval, 1990), 16–20.

16 Union Minière du Haut-Katanga, Département MOI, Politique indigène de l'Union Minière du Haut-Katanga, fascicule, 1933.

17 E. Zola Kalufuako, ‘Les femmes africaines d’Élisabethville et la construction de la société coloniale (1910–1960)’ (thèse de doctorat, Université de Lubumbashi, 2014).

18 Matthys et van Beurden, ‘Archives et autres sources’, 359.

19 Zola Kalufuaka, ‘Les femmes africaines d’Élisabethville’. L'auteure consacre toute une section sur les femmes prostituées, sur comment elles sont perçues par différentes couches de la population (hommes, femmes mariées, artistes-peintres populaires, artistes-musiciens, etc.) et quelle image elles ont d'elles-mêmes.

20 Il faut reconnaître ici que les sources orales n'ont pas couvert certaines catégories de la population dans le cadre de la reconstitution du passé colonial. Elles restent muettes sur le sort des indigents, des malades mentaux, des aveugles, etc. En outre, comme nous avons concentré notre communication sur la période coloniale, nous n'avons pas parlé des enfants de la rue ni des groupes de prière charismatique qui constituent des problèmes postcoloniaux.

21 Matthys et van Beurden, ‘Archives et autres sources', 360–2.