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Monothéisme et Mémoire: Le Moïse de Freud et la tradition biblique

Published online by Cambridge University Press:  26 July 2017

Jan Assmann*
Affiliation:
Université de Heidelberg, Institut d'Egyptologie

Extract

Dans son dernier livre, L'homme Moïse et le monothéisme, Sigmund Freud établit une relation surprenante entre le monothéisme, la mémoire et le traumatisme. C'est le phénomène qu'il appelle le retour du refoulé, soit le processus qui, combinant le traumatisme et la mémoire, confère selon Freud à la religion monothéiste son pouvoir coercitif sur les masses et lui procure « le privilège d'être affranchie de la contrainte de la pensée logique » Pour Freud, l'histoire de la religion se présente donc comme un processus psycho-dynamique du refoulement et du souvenir. Ce qui se montre à la surface comme un travail d'archive gigantesque, la codification, la tradition et l'interprétation de textes canonisés, se dévoile au regard « archéologique » de l'analyste pénétrant la surface comme un drame psychique dont les origines remontent beaucoup plus loin que l'invention de l'écriture, plus loin même que la formation du langage, jusqu'à la première phylogenèse de l'humanité.

Summary

Summary

In his last book, Moses and Monotheism, Sigmund Freud postulates a close correspondence between psychic phenomena such as trauma, repression, latency, return of the repressed and compulsion on the one hand and the history of monotheism on the other. Monotheism, the “religion of the father”, addresses the œdipal deep structure of the human psyche. A close reading of some Biblical and other texts reveals that Freud is right. His themes such as memory, trauma, repression and guilt determine in a surprising way the semantics of biblical monotheism. But this close correspondence destroys Freud's methodological claim of bringing to light, by means of his analytical tools, hidden truths buried in the deep structure of the “archaic heritage”. There is no need for this assumption: it's all on the surface. The traumatic implications of monotheism reside, not in any psychic depth, but in the distinction between true and false gods.

Type
Monothéisme et Mémoire
Copyright
Copyright © Copyright © École des hautes études en sciences sociales Paris 1999

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References

* Cet article est la version annotée de la XXP conférence Marc Bloch de l'École des hautes études en sciences sociales, donnée le 8 juin 1999. Je remercie François Hartog et Jacques Revel d'avoir mis au point mon texte français.

1 Le livre de Freud sera cité dans l'édition de la Bibliothek Suhrkamp, Der Mann Moses und die monotheistische Religion, Francfort, 1964 (abr. Der Mann Moses) ou dans la traduction française de Cornélius Heim, Paris, Gallimard, 1986.

2 Freud, S., L'homme Moïse et la religion monothéiste, traduction de CornÉlius Heim, Paris, 1986, 198 p.Google Scholar

3 S. Freud, « Sur l'étiologie de l'hystérie » (Zur Ätiologie der Hystérie, dans GW I, 426-7), traduction française de J. Altounian et A. Bourguignon, Sigmund Freud, OEuvres complètes, III, 150, cité par J. Derrida, Mal d'archivé : une impression freudienne, Paris, Éditions Galilée, 1995. Pour la signification changeante de la métaphore archéologique dans l'oeuvre de Freud voir Karl Stockreiter, « Am Rand der Aufklärungsmetapher. Korrespondenzen zwischen Archäologie und Psychoanalyse », dans Lydia Marinelli (éd.), « Meine … alten und dreckigen Götter ». Aus Sigmund Freuds Sammlung, catalogue de l'exposition Sigmund Freud-Museum Vienne, 18.11.1998-17.2.1999, Bâle, Stroemfeld, 1998, pp. 81-93.

4 Cf. par exemple Rice, Emanuel, Freud and Moss. The Long Journey Home, New York, New York University Press, 1990 Google Scholar ; Use Grubrich-Simitis, , Freuds Moses-Studie als Tagtraum, Weinheim, Verlag Psychoanalyse, 1991 Google Scholar ; Yerushalmi, Yosef Hayim, Freud's Moses. Judaism Terminable and Interminable, New Haven, Yale University Press, 1991 Google Scholar, trad. frse, Paris, Gallimard, 1993 ; Jacques Derrida, Mal d'archivé…, op. cit. ; Assmann, Jan, Moses the Egyptian. The Memory of Egypt in Western Monotheism, Cambridge, Harvard University Press, 1997 Google Scholar et Bernstein, Richard J., Freud and the Legacy of Moses, Cambridge, Cambridge University Press, 1998.Google Scholar

5 Voir Goldstein, Bluma, Reinscribing Moses. Heine, Kafka, Freud and Schoenberg in a European Wilderness, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, 117 ff.CrossRefGoogle Scholar

6 Bluma Goldstein, Reinscribing Moses…, op. cit., 117 ff, S. Freud, Der Mann Moses…, op. cit., p. 131.

7 S. Freud, Der Mann Moses…, op. cit., p. 167.

8 S. Freud, L'homme Moïse et la religion monothéiste, op. cit.

9 Voir Y. Kh. Yerushalmi, Zakhor. Mémoire juive et histoire juive, Paris, La Découverte, 1984 et Halbertal, Moshe, People ofthe Book. Canon, Meaning, and Authority, Cambridge, Cambridge University Press, 1997.Google Scholar

10 Cf. Dt., 6.6-7 : « Ces paroles que je te commande aujourd'hui, qu'elles soient sur ton coeur ! Tu les inculqueras à tes fils, et tu en parleras, assis dans ta maison et marchant sur le chemin, en te couchant et en te levant ».

11 Tu te souviendras que tu as été esclave en Égypte (16,12).

12 Nietzsche, F., OEuvres philosophiques complètes, vol. 7, La généalogie de la morale, textes et variantes édités par Colli, G. et Montinari, M., Paris, Gallimard, 1971, 254 p.Google Scholar

13 Il existe pourtant un texte néo-assyrien, récemment publié, qui ressemble étrangement à l'injonction du Deutéronome de ne pas oublier les obligations d'une alliance dès que les conditions de vie auront changé. C'est un texte oraculaire où il est dit d'Ichtar : « Dans vos coeurs vous direz : Ichtar montera la garde. Et vous irez dans vos villes et dans vos régions et vous mangerez votre pain, et alors vous oublierez cette alliance. Mais quand vous boirez de cette eau vous vous souviendrez et vous tiendrez cette alliance que j'ai faite à l'égard d'Asarhaddon » (State Archives of Assyria IX/3 III : 3-15, cité par Eckart Otto, Das Deuteronomium, Berlin, 1999, p. 82).

14 Pour l'importance que Freud avait attachée à ce concept voir Richard Bernstein, Freud and the Legacy of Moses, op. cit., pp. 80-89 et 114.

15 S. Freud, Der Mann Moses…, op. cit., p. 131.

16 Pour cette expression voir mon livre Moses the Egyptian…, op. cit.

17 Voir J. Assmann, Moses the Egyptian…, op. cit., pp. 29-44 et Schaefer, Peter, Judaeophobia, Cambridge, Cambridge University Press, 1997.Google Scholar

18 J'emprunte ce terme à Nicolas Abraham, Maria Törok, L'écorce et le noyau, Paris, 1978.

19 Asclepius 24-26, Éditions Nock-Festugière, « Collection Budé », 1960, S. 326-329 ; version copte: Nag Hammadi Codex VI, 8.65.15-78, Glückstadt, Éd. Krause-Labib, 1971, S. 194-200.